Entretien de Marine Bikard par Anouk Llaurens
Anouk Llaurens : On ne se connait presque pas, c’est Baptiste Andrien qui m'a parlé de toi et de ton travail en lien avec les Tuning Scores. Est-ce que tu veux bien commencer par te situer?
Marine Bikard : Je suis sur un fauteuil, dans mon salon. Je viens des arts visuels, pas de la danse. Je me sens à la lisière du monde de la peinture, du dessin et de ce que je connais du monde de la danse. Et pour me situer dans le temps, je me sens au début de quelque chose. J'étais aux Beaux-Arts, à Paris, que j'ai fini en 2020. Et je suis encore en train de travailler quelque chose qui pour moi s'est ouvert dans ces années-là. J'ai rencontré Lisa en 2019 et c’est à cette occasion que mon travail a basculé et que mon attention s’est déplacée de la production d’une œuvre à ce qui se passe au moment de la pratique.
Anouk Llaurens : Dans quelles circonstances as-tu rencontré Lisa et son travail?
Marine Bikard : C'était d'abord par Emmanuelle Huynh qui transmet les Tuning Scores dans son atelier aux Beaux-arts de Paris. Puis en 2017, Lisa est venue donner un stage aux Ateliers de Paris. J'y suis allée pour demander très naïvement si je pouvais observer pendant une journée. La directrice des ateliers m'a dit que ça ne se faisait pas. J'ai quand même attendu la venue de Lisa qui m'a gentiment dit de revenir le surlendemain. Je suis revenue et j’ai pu participer l’après-midi parce qu’iels étaient un nombre impair et faisaient la pratique les yeux fermés dehors avec un guide. En 2018, Pascal Queneau est venu faire un workshop aux Beaux-Arts à l'invitation d'Emmanuelle. Il était engagé dans une recherche avec Anne Langlet sur la dissémination des Tuning Scores [1]. Et ça, ça a été une autre plongée qui a mené à une véritable rencontre avec Lisa et à d'autres façons d'aborder les Tuning Scores. J’ai pu partager avec le groupe et avec elle ma pratique de dessin avec Tuning Scores. Quelques mois plus tard, Lisa est revenue enseigner à exerce [2]. Moi, j'étais complètement prise dans mes histoires de Beaux-Arts. Mais Pascal Queneau s’est arrangé pour que je puisse venir. exerce fonctionne comme ça : il y a des cours qui sont ouverts à d'autres personnes que les étudiants le matin, et l’après-midi la personne invitée, en l'occurrence Lisa, enseignait uniquement aux étudiants d’exerce. En même temps, j'avais une pièce dans le bâtiment du CCN pour continuer ma pratique de dessin-Tuning Scores avec les personnes qui étaient des outsiders comme moi. C'était la dernière semaine avant le confinement. Ça c'était ma rencontre avec Lisa. Grâce à elle, j’ai été invité à Poznan, à cet événement de « Grand Reunion ». Ça s’est finalement transformé en une série de rencontres à distance à cause du Covid, et ça a permis de filer la relation de façon très légère.
Anouk Llaurens : Est-ce que tu restes en contact avec Lisa aujourd’hui ?
Marine Bikard : Comme on peut rester en contact avec Lisa à distance : beaucoup de télépathie, pas beaucoup d'écrit.
Anouk Llaurens : Est-ce que tu arrives à localiser des aspects du Tuning qui t'ont particulièrement touchée ?
Marine Bikard : C'est large, c'est plein de choses. Quand j’ai découvert les Tuning Scores, j’ai d’abord été très émue par la possibilité d'appeler des pause et par les images qui, dans ces moments-là, se « levaient ». Sans doute car je m’occupais au même moment à générer des images fixes par le dessin. Ces images au sein des tuning scores étaient autant vues que senties. Ce n’est pas qu’une question d’apparence. Quelque chose se joue dans les relations présentes. De façon plus générale, dans le mouvement même, j’ai été touchée par la possibilité d'être bougée par les autres et par ce qui se passe autour de nous. Ça m'a très très fortement marquée au début, de découvrir ça comme moteur de la danse.
Je me souviens au départ avoir pratiqué les Tuning Scores dans l'atelier des Beaux-arts en éprouvant un mélange de révélation et de frustration, parce qu'il y avait un usage des appels qui me semblait parfois pas très délicat, qui pouvait basculer du côté de la manipulation. C’était peut-être lié à ce que nous proposait Emmanuelle, où les appels venaient uniquement de l'extérieur. Depuis notre pratique débutante, ça pouvait se rapprocher d'un jeu scénique où des personnes bougent devant des personnes qui regardent. Il peut y avoir une autorité des « regardeurs » qui se rapproche de l'autorité du chorégraphe. Mais la plupart du temps et avec l’habitude, les appels mettent beaucoup d’ouverture dans l’air. On veille à ce que ce quelque chose qui est là puisse prendre une tournure qui a de plus en plus de goût.
Ce dont je n’ai pas parlé quand tu m’as demandé de me situer c’est que j’ai d'abord fait des études de sociologie et d’anthropologie. Je continue à faire des terrains quand je peux pour gagner ma vie et parce que j'aime faire ça. Quand je pratique les Tuning Scores, une des choses qui m’intéresse, c'est de me sentir dans un état de veille et d'écoute pour entendre ce dont les autres ou l'espace ont besoin. J'ai l'impression qu'on est potentiellement tous un peu veilleurs-veilleuses, on est ensemble dans une écoute particulière qui permet aussi des moments d'inattention, de provocation. Mais il y a tout de suite une matière commune, tout de suite un espace qui est plein d'un jeu relationnel. Une dimension sociale et plus que sociale, de curiosité pour l’autre, qui rejoint mon amour du terrain sociologique.
Lisa a un « regard anthropologique » , c’est vraiment propre à sa personne. Tu sens qu'elle est hyper-attentive à ce qui se passe tout le temps dans la logique du groupe, aussi en dehors des moments où elle guide des pratiques.
Anouk Llaurens : Qu’est-ce que tu appelles « regard anthropologique » ?
Marine Bikard : C’est de se demander, pas seulement dans le studio mais aussi dans les moments plus informels, ce qui fait que les gens font ce qu'ils font et de s'étonner de ce qui se passe tout le temps. C’est prendre la mesure de l'originalité des choses qu'on est en train de vivre, mais par cette activité du regard, cette posture d’observation.
Elle porte cette attitude de l'étude et de s'apprendre à soi-même par le biais de nos pratiques. Je me sens très proche de ça avec ma recherche artistique. Ce n’est pas une recherche plastique qui cherche à produire de grandes formes ou à faire passer des messages, mais qui s’intéresse à ce dont on se rend capable collectivement, et à tout ce que ça déjoue comme habitudes, hiérarchies,... Le fait que la composition soit la responsabilité ou l'effet de tout le monde, que les responsabilités soient réparties à l'ensemble des personnes et aux autres « choses » présentes, rebalance les rapports d’autorité. Les inverser dans le jeu et les rendre plus mobiles me semble très nécessaire, à tout niveau, y compris du dessin. Et puis j’ai plaisir à me sentir bougée par ce qui se passe autour de moi, c'est quelque chose que je sens aussi fortement en dessinant. Il y a aussi quelque chose de très humble dans la pratique des Tuning Scores parce que ça cultive les inhibitions, pour laisser la place à l’autre, pour aller dans le sens où l'autre a envie qu'on aille... Je sens mes intérêts très malléables et j'aime me laisser emporter à des endroits où je ne serais jamais aller. C'est un peu une pirouette par rapport à ta question « qu'est ce qui me touche dans les Tuning Scores ? », mais je suis touchée par ce qui touche les autres.
C’est vraiment une chose que je valorise ou qui me donne envie de pratiquer : ça permet d'aller se frotter à des façons de bouger, à des désirs de composition, d'expériences qui ne sont absolument pas les miennes. Je pense aux inconforts qui peuvent advenir dans ce jeu collectif. Et ça m’amène au vocabulaire de la survie, du camouflage, tout ce vocabulaire animalier porté par Lisa. J'ai d’ailleurs plongé dans la lecture de Gibson [3]. Ça me touche parce je crois que ça creuse ce qui est au cœur de ce qui me fait dessiner. Je me sens très « animal dans mon environnement », dans le sens où on forme un tout (et non deux existences séparées qui entreraient en relation), et ça me parle beaucoup de pouvoir assumer ça au maximum. Les Tuning Scores c'est un espace où c'est possible de le faire à fond, comme peut l’être le dessin.
Et là, on bascule complètement dans mon travail. J'ai l'impression que le dessin n'est pas l’expression de moi-même. En dessinant, j’aime me trouver dans un mode d’action à la « voix moyenne ». Mon geste se joue entre mon expérience et quelque chose du dehors qui échappe à mes sensations mais que l’activité permet de percevoir. Ça me donne un sentiment de porosité. Les choses sont traversées, on est traversé. Quand je dessine, je n'en suis pas la seule responsable, c'est l'effet de plein de choses, des choix inconscients de mon corps, l’effet de ce que les choses autour de moi peuvent, en termes de mouvement ou de perception, provoquer en moi. Déjà quand je dessine seule, il y a quelque chose qui s'ouvre. Et quand on joue collectivement à « dessiner avec les Tuning Scores » [4], on n’a plus le même attachement aux marques qu’on trace sur le papier, puisque ces traces ont du sens par rapport à des choses qui nous traversent. Ça ré-ouvre complètement le rapport au dessin. Pour moi, c'est très joyeux, très libérateur, aussi dans la possibilité de laisser partir des choses qu'on trouvait belles.
Tracer est un geste hyper primitif, qui me fascine. Qu’est ce qui fait qu'on va faire des marques, que depuis la préhistoire, on trace des lignes sur des surfaces autour de nous ? Qu'est ce qui se passe pendant cette activité de tracer et de marquer ? Nous, les dessinateurs, on a un rapport potentiellement hyper viscéral à ces marques. Voir quelqu'un les effacer ou les recouvrir ça peut être très violent. C’est aussi une question esthétique. J’observe les émotions que ça génère chez moi, d'accepter que ça aille vers une esthétique qui n'est pas la mienne, parce que j'ai cet attachement au dessin, qui vient je ne sais d’où. C’est curieux, pourquoi tout d’un coup, je ne supporte pas de voir une forme. Il y a des luttes intérieures, et qu’au fond, par masochisme peut-être, j'aime beaucoup ! J’ai eu un échange avec Lisa qui m'avait marqué au sujet de laisser partir, tolet go, qui est particulièrement fort quand on fait des Tuning Scores avec du dessin parce que le dessin, c’est des traces fixes et on peut avoir d'autres ambitions qu’avec des compositions de corps qui sont de toute façon éphémères.
Quand je joue à « dessiner avec les Tuning Scores », j’ai souvent, latent, le désir que la surface de dessin soit un endroit d’attention et pas juste un endroit réceptacle du mouvement ou de simple plaisir de gribouiller ; qu’il puisse aussi compter dans ce qui est en train de se passer. Parce que parfois, à force d'être dans l’étude, dans l'exploration de choses excitantes en allant tracer et bouger en même temps, l’accumulation de traces s’oublie, on ne la regarde plus. Et c’est peut-être aussi bien un temps. Mais au fond, c’est important pour moi que ça reste un endroit qui peut être regardé.
J'aime penser la composition comme quelque chose d’intrinsèque à l'acte de la perception, comme l’activité continuelle de nos différents sens. Les Tuning Scores permettent de travailler la composition très loin de l’attitude plus classique il me semble, où on organise consciemment des choses devant soi. Dans les arts visuels, il y a quand même cette habitude d'aller « composer une image » depuis un regard extérieur, que tu as aussi chez les chorégraphes. La rencontre avec les Tuning Scores et Lisa Nelson m’a rendu attentive à ce que propose l'outil, le support, le mur, la position, plutôt que de penser que le dessin est fait de façon unilatérale par une personne qui pense, voit, et qui maîtrise sa mains pour qu'elle fasse quelque chose sur un support qui lui, est totalement passif. La matière qui est sur mes doigts invite, propose quelque chose. Comme le mouvement de la personne à côté de moi, ou l’architecture qui nous permet de tenir debout ou accroché. Je considère le dessin/les traces, je ne sais pas comment les appeler, en rapport et en jeu avec toutes ces présences. C'est toute cette réouverture des rapports au sein de l'activité du dessin qui est immense à explorer.
Et pour faire une liste complètement hétérogène, un autre aspect qui m'a énormément touché, c’est l'appel open-close et tous les scores où les yeux se ferment. Je pense que je n’avais jamais autant pratiqué avec les yeux fermés. Ces aveuglements temporaires me touchent déjà pour ses effets d'éveil des autres sens, comment ça fait basculer mon rapport à l’environnement. Et puis, fermer les yeux, c’est aussi jouer à faire confiance. C'est important pour moi de parler de jeu. Dans les Tuning Scores, j'ai l'impression de jouer comme une gamine. Et quand on joue comme des gamins, on joue à croire à plein de choses. Dans le Blind unisson trio il y a un peu de ça.
Anouk Llaurens : Peux-tu me parler de tes pratiques de « dessiner avec les Tuning Scores ». Qu’est-ce que vous faites concrètement?
Marine Bikard : Je travaille avec des scores et je propose à d'autres personnes de jouer avec moi. En particulier une pratique de dessin collectif avec Tuning Scores : le tracer est une des possibilités dans l’espace de mouvement, et les appels arrivent soit de l’intérieur, soit de la périphérie.
Assez vite après m’être « emparée » de cet outil, j’ai aimé pratiquer avec des groupes de personnes qui ne se connaissaient pas, les faire se rencontrer à travers cette pratique. Comme je le disais tout à l’heure, ça me touche d'aller me frotter à d'autres désirs. En jouant avec des inconnus, loin de mon « milieu » et des questions et habitudes qu’il véhicule, ça pousse l’accordage à un endroit à la fois plus complexe mais avec des possibilités de découvertes plus grandes encore. Et pas uniquement pour moi, mais pour les participants entre elleux. Il y a un goût pour la surprise, pour l' indétermination, pour se donner à de l'inconnu dans la rencontre, que ce soit au cœur de l’expérience et donc du dessin.
Ça s’est fait en deux temps. J’ai commencé ces pratiques avec des personnes qui dessinaient ou dansaient quand j’étais dans l'atelier d'Emmanuelle Huynh, des collègues de laboratoire. Puis j’ai déplacé la pratique en l’ouvrant aussi à des personnes qui n’étaient ni dessinatrices, ni performeuses. J'ai fait une première proposition aux Beaux-Arts au moment de mon diplôme où, pendant un mois, on a fait des sessions régulièrement dans un espace dédié, en gardant pendant tout le mois le même papier étendu sur un mur, le dessin évoluant sans cesse. Y venaient des gens de la comptabilité, de la bibliothèque, du service d'entretien, de la direction, des étudiants. Ensuite, j’ai déplacé la proposition lors d'une résidence artistique à Châteauroux en dialogue avec le centre d'action sociale de la ville. On a constitué un groupe d'habitants très divers. Il y avait des demandeurs d'asile, des retraités, des étudiants. Il n'y avait aucun artiste ni de danse, ni autre. On était un groupe stable et on a pu faire un petit nombre de sessions ensemble, dans une installation avec deux surfaces de dessin entre lesquelles on bougeait, comme un terrain de foot avec du dessin à la place des buts.
Récemment j'étais en résidence à Vitry, on était un groupe de cinq personnes pendant plusieurs jours. J'avais étendu une feuille sur plusieurs murs. J'aimais commencer par un Single Image Score. On considère que le dessin fait partie des possibilités de l’espace et que tracer est une action possible comme une autre. Je mettais la boîte de fusain sur le côté et on pouvait entrer les yeux fermés avec un fusain dans la main, avec cette idée de faire une action. Pendant longtemps on ne traçait pas forcément. Puis j’ai introduit des replace, puis des moments où on a pu se lancer des appels, pour basculer du Single Image au Tuning Score plus global.
Pour cette occasion, j’ai eu envie de revenir à la pratique avec des gens du monde de l’art, qui ont des questions proches des miennes. J’ai pratiqué avec des dessinateurs et des peintres parce que, jusqu'à présent, j'étais plutôt avec des danseurs. C’est un laboratoire qui évolue au gré des situations et de ce que ces situations rendent possible.
Anouk Llaurens : Est-ce que tu proposes des échauffements ?
Marine Bikard : oui il y a toujours un temps d'échauffement, un temps de pratique et on finit par un temps de report pour que ce soit un espace d'étude où on s' apprend les un·es aux autres. En ce moment, je suis en train d'écrire sur ce qui s'est passé pour l’envoyer aux participant·es, pour qu’une forme de dialogue soit possible à partir de l'expérience qu'on a vécu·es ensemble.
Je suis hyper lente parce j'ai mon fils qui a eu un an il y a une semaine. J’apprends aussi tellement avec lui. C'est magnifique de le regarder apprendre. Etre l’environnement de son bébé, chercher la bonne distance, présence (absence) pour soutenir ce qui est en recherche ou en train d’arriver. Je trouve que comme parent tu es constamment dans l’attitude de chercher un endroit juste par rapport à l'autre, qui est aussi en jeu dans les Tuning Scores. On pratique à fond ! Lui, il en est à mettre les doigts dans les bouches, à explorer les environnements. C'est aussi en question dans mon travail cette porosité entre ce qui se passe dans ma vie avec lui et mon travail artistique. Après, les questions d’organisation, les contraintes, font qu'on a une tendance à scinder ces deux mondes, mais ça n'a pas de sens.
Anouk Llaurens : Oui mais c'est aussi une question de survie pour la mère de prendre un peu de distance.
Marine Bikard : Ça c'est clair!
Je fais un autre type de pratique que j'appelle des «dessins d’unisson ». C'est une pratique à deux. On est de chaque côté d’une table, chacune avec une feuille de papier et un stylo dans la main. On place un objet ou plusieurs objets entre nous sur la table, un pot, un stylo, n'importe quoi et on dessine l’objet à l'unisson, on se suit dans nos mouvements. On négocie sans cesse entre l'image, ce qu'on dessine et le fait d'être avec l'autre. Au bout d’un moment, on ne sait plus qui suit qui. On est à la fois dans cette incertitude et avec l'ambition de dessiner quelque chose de figuratif. C’est magnifique de voir tout ce qui se passe dans ce jeu relationnel. C'est une pratique que je sens presque comme une sorte de cannibalisme. Le fait de la faire avec beaucoup de gens différents a changé mes façons de faire.
Un autre exemple de mes pratiques qui a trait aux Tuning Scores c’est le « Tuning portrait »[5]. Tu es devant moi, je dessine ton portrait et toi tu fais une sorte de portrait chorégraphique de moi en me lançant des appels en fonction de ce que tu vois, non pas du dessin, mais de mes gestes et de mon attention. Tu viens sculpter ma présence avec tes appels, dans le but de te faire plaisir en regardant. Tes appels vont avoir un effet sur mon geste et donc sur ton portrait. C'est très drôle à faire parce qu'en tant que dessinateurice, ça te met dans une position impossible, un état de survie. Il y a quand même de l’enjeu, tu fais un portrait, c'est tendu. Tu es régulièrement contrecarrée dans ce que tu fais par les appels de l’autre. Une de mes grosses motivations avec ce score, c'est de questionner le rapport de pouvoir entre le/la dessinateurice soi-disant active et un modèle, soi-disant passif. Le modèle agit sur ce qui est en train de se passer. C'est la relation qui est en train de dessiner quelque chose.
Lors d’une résidence j’ai fais cette pratique comme une façon de me présenter aux gens et de les rencontrer. Et de façon générale, c'est souvent des personnes qui ne sont pas habituées à dessiner. Je suis très émue par le spectacle de quelqu'un qui dessine et aussi par tout ce qui se passe, dans le fait de se juger capable ou pas, de pas oser, d'y aller, de se marrer, d'essayer de bien faire ou de lâcher complètement. Il y a une sorte de concentration enfantine. Il se passe énormément de choses dans quasiment rien, parce qu’il y a très peu de mouvements visibles. Et j'ai l'impression là encore que quelque chose de l'autre s'ouvre à moi et c'est énorme. J'essaie de leur rendre la pareille, même si nos rapports sont quoiqu’il arrive déséquilibrés puisque je dessine beaucoup et elleux peu, mais on échange les rôles à chaque fois.
Dans un rapport classique au dessin d'où je viens, tu cherches une certaine justesse qui peut être de l'ordre de la ressemblance ou de la nécessité intérieure. Pour moi aujourd’hui, dans tous ces scores, la justesse ou l'évidence du geste vient d'une écoute relationnelle, de quelque chose qui se passe entre. Je ne me pose plus la question est ce que j'ai bien fait, même si j’essaie de faire du mieux que je peux ! Ce sont des questions avec lesquelles j'ai un peu bataillé, un rapport frontal à l’esthétique. Je le mets de côté et je suis assez contente d'observer ces formes sans avoir à les juger.
C’est proche mais tout à fait différent, une des questions que Lisa m'a mise dans la tête est : « qu'est ce que j'aime voir ? » (et pas : « est-ce que c’est beau ? » ). C'est une super belle question je trouve. J’ai l'impression de ne jamais me l’être vraiment posée avant, alors que je passe mon temps à dessiner, depuis toujours. J’étais très écrasée par beaucoup de conventions esthétiques et cette question m’a permis de retrouver, ou de prolonger quelque chose qui était déjà en travail, une autonomie et une liberté dans le choix d'aimer ou de ne pas aimer voir (et ça évolue sans cesse).
Je continue à faire des « terrains ». Je pars en résidence à la fin de la semaine prochaine, pendant quatre mois dans les Hauts de France, vers la Côte d’Opale. Je vais multiplier les interventions. Ça s'appelle des résidences-mission, des contrats locaux d'éducation artistique. Ils envoient des artistes dans des coins où il n'y a pas grand-chose d'officiel d'un point de vue artistique pour multiplier ce qu'ils appellent des « gestes artistiques ». Le format m’intéresse. On est plusieurs artistes en résidence présentes auprès de plein de partenaires de ce programme qui sont des associations, des établissements d'enseignement ou hospitaliers. Je vais rencontrer des personnes qui, suite à ce que j'ai raconté, sont curieuses de me rencontrer pour qu'on imagine des interventions ensemble. Tu te déplaces à un endroit que tu ne connais pas, qui t'est étranger. Je vais avec mes outils à la rencontre de cette altérité. Et parce que ce sont des outils collectifs, c'est aussi une façon d'arriver dans ces lieux pour que les personnes se rencontrent entre elles. En proposant certaines situations de jeu aux personnes, en les rendant elles-mêmes actrices, j’ai l’espoir que ça génère des espaces d’ouverture. Ces ouvertures sont toujours réciproques. C'est l'endroit de la rencontre aussi dans ce qu'elle peut générer comme frictions, incompréhensions, tentatives d’ajustement, ou bousculades. Et je suis curieuse de situer le dessin à cet endroit de rencontre et de ce que ce jeu collectif fait au dessin. Pour moi il y a une sorte d'évidence à faire se rencontrer des pratiques et des gens sans pouvoir présumer de ce que ça va faire ni, à vrai dire, de ce que ça vaut. Je le fais aussi parce que j'ai l'impression qu'il faut le faire. Le défi de ce type de résidence, c'est de ne pas se transformer en une sorte de petite en animation culturelle. C'est un vrai enjeu. Il faut que ce soit autre chose pour les participants. Mais oui, c'est assez excitant. C’est un bordel familial, parce que plus de crèche, mais j'ai trouvé une nounou. C'était déjà des tests avant, mais là, disons que l'expérimentation ne concerne plus uniquement le travail, elle concerne aussi la famille.
Notes:
[1] https://www.cnd.fr/fr/file/file/1545/inline/Lenglet%20Queneau_synthe%CC%80se_recherche.pdf
[2] Le master exerce est une formation internationalement reconnue, accompagnant des artistes - chorégraphes, performers - auteurs de leur projet et recherche en danse.
[3] Gibson, James J., Approche écologique de la perception visuelle, Editions du Dehors, 2014 [ed. américaine, 1979].
[4] http://www.marinebikard.fr/pages/accordTS.html
[5] http://www.marinebikard.fr/pages/TuningPortrait.html