Reservoir: Eric Sleichim (FR)
Dans cette rubrique, nous plongeons dans le « réservoir » d’un artiste : sa bibliothèque, sa discothèque, sa vidéothèque, ses archives, les expériences dont il ou elle s’inspire au moment de la création. À l’occasion des trente ans du Kaaitheater, nous donnons cette saison la parole à des artistes qui ont une longue carrière derrière eux et dont nous avons régulièrement présenté les spectacles.
Sous l’influence d’un camarade, j’ai commencé à jouer de la guitare à l’âge de neuf ans ; d’abord de la guitare acoustique, puis électrique. Jimi Hendrix était notre icône. Notre premier groupe de rock – deux guitares électriques et une batterie – s’appelait d’ailleurs Purple Haze, comme sa chanson. Nous pulvérisions de la craie grise afin de nous retrouver littéralement dans « un brouillard pourpre » dès les premiers coups de baguettes. Poussé par ma passion, je me suis rapidement mis à faire des essais en tout genre avec ma guitare : accorder différemment les cordes, utiliser autrement les pédales… La discothèque de mes parents contenait principalement de la musique classique : Beethoven, Tchaïkovski, Debussy… Rien de contemporain, peu de musique de chambre, surtout des œuvres symphoniques. Ma grand-mère était libraire. Plusieurs fois par semaine, je passais quelques heures dans sa librairie pour y lire ou y feuilleter des catalogues d’arts plastiques. Pendant mes études de droit à la VUB, je suivais des cours de musique en parallèle et j’assistais souvent à des concerts de jazz ou de tout ce qui se profilait comme des musiques nouvelles. Chaque mois, au Palais des Beaux-Arts, Godfried Willem Raes et Logos donnaient un concert de musique électronique. J’étais très impressionné à l’époque : sur scène, les musiciens portaient des blouses blanches de laboratoire et « bricolaient » de la musique avec les premiers synthétiseurs, des câbles et des microphones. Le jazz m’a fait découvrir et adopter le saxophone, un amour passionnel, obsédant, qui ne m’a plus jamais lâché. À l’université, j’ai suivi un cours de littérature moderne qui m’a fait découvrir le dadaïsme et le surréalisme. Un univers s’est ouvert à moi : André Breton, Paul Eluard… et tous leurs liens avec les arts plastiques, Duchamp, Dali… J’ai littéralement tout « avalé » à ce sujet : j’ai tout lu, tout contemplé, et la librairie de ma grand-mère s’est révélé un véritable trésor et m’a été d’une grande aide. Plus tard, c’est la littérature japonaise qui m’a beaucoup attiré, les ouvrages de Junichiro Tanizaki et Yasunari Kawabata p.ex., entre autres pour leur caractère très ritualiste. La grande révélation de ma vie m’est cependant venue lors de mes études au conservatoire : la découverte de la musique en tant que langage. J’ai découvert tout le potentiel des notes sur leurs portées et toutes leurs implications. J’ai compris ce que signifiait le contrepoint, l’harmonie et la structure de la composition. Je me suis assez vite lassé des structures de composition du jazz, bien que tout le monde n’ait pas interprété ces thèmes traditionnels. Je pense alors à un compositeur et chef d’orchestre comme Butch Morris, à la liberté avec laquelle le pianiste Cecil Taylor abordait les structures, ou à la complexité incroyable d’un Anthony Braxton. Heureusement, j’ai rapidement découvert la musique contemporaine et le langage de Ligeti, Webern, Berio et Xenakis, ce qui fut une nouvelle révélation pour moi. C’était comme ouvrir une porte dans une bibliothèque et entrer dans une pièce nouvelle que je ne connaissais pas, comme entrer dans une nouvelle civilisation.
Outre le camarade qui m’a initié à la guitare à l’âge de neuf ans, la rencontre la plus importante de mon parcours est celle des musiciens avec lesquels j’ai fondé l’ensemble Maximalist!. Le « dogme » de ce groupe était son anti-dogmatisme. Walter Hus, Thierry De Mey, Peter Vermeersch et moi écoutions tant Prince et Jimi Hendrix que Monteverdi et Ligeti. Parfois, nous passions des nuits entières à discuter de l’œuvre Le marteau sans maître de Pierre Boulez. C’est avec ces quatre premiers membres de Maximalist! que nous avons enregistré la musique de Rosas danst Rosas, et c’est ainsi que j’ai rencontré Anne Teresa De Keersmaeker. À cette époque (au début des années 80), j’ai également rencontré Jan Fabre qui répétait dans une maison à l’arrière du Stalker, un club à Schaerbeek. Et c’est à cette même époque que j’ai atterri dans le vivier du Kaaitheater et que j’ai rencontré les membres de la compagnie Epigonen (rebaptisée plus tard Needcompany), ainsi que Josse De Pauw et Hugo De Greef. Une autre rencontre importante s’est déroulée à Gand. Lors d’un concert au musée d’art contemporain, j’ai rencontré Jan Hoet. Je me suis littéralement perdu dans le musée et j’ai été fasciné par l’acoustique de ces grandes rotondes. Jan Hoet a le don de repérer d’emblée ce genre de fascination chez quelqu’un. Des mois durant, il m’a permis de venir tous les lundis – le jour de fermeture du musée – au musée pour y faire des expériences sonores. Je travaillais toujours tout seul et par un soir d’hiver, j’ai soudain eu l’impression que quelqu’un était là et écoutait. L’homme qui avait écouté mes essais sonores pendant trois heures dans l’obscurité s’est avéré être le sculpteur canadien Royden Rabinowitch. Cet artiste a développé une approche très mathématique de l’espace : il a tenté de découvrir une logique géométrique différente de celles des axiomes de la géométrie euclidienne. Cette rencontre a mené à de longues années de collaboration.
Jan Hoet m’a fait découvrir l’œuvre de Joseph Beuys. Tant Beuys que Duchamp ont inspiré la création et le choix du nom de BL!NDMAN pour le quartette fondé en 1987. The Blind Man était le titre de la revue que Duchamp publiait en 1917 à New York, et dans laquelle il a formulé « l’idée dada » d’un guide aveugle qui ferait visiter une exposition au public. Un jour, j’ai vu la vidéo d’une performance magnifique de Joseph Beuys qui s’intitule Wie man dem toten Hasen die Bilder erklärt. Beuys est assis sur une chaise avec dans les bras un lièvre empaillé, l’atmosphère est très intime. Le visage de Beuys est entièrement recouvert d’or. Ses yeux sont clos : ici aussi, l’on retrouve l’idée de donner la parole à un non-voyant qui raconte à autrui à quoi ressemble le monde et ce qu’est la vérité.
Les icônes qui m’inspirent ces derniers temps sont des personnages au destin tragique. Je crée une trilogie autour de ce thème. Le premier et le deuxième volet sont déjà prêts, et se penchent respectivement sur l’auteur français Antonin Artaud et le cinéaste italien Pier Paolo Pasolini : deux figures qui ont voulu améliorer le monde de manière messianique et qui ont toujours des « adeptes » à ce jour. Je m’intéressais déjà beaucoup à Artaud et à son œuvre – entre autres au journal intime qu’il a tenu lors de son voyage au Mexique – avant de créer Man in Tribulation. Pasolini, je le connaissais de l’époque où j’étais lycéen, mais surtout pour ses œuvres érotiques comme Le Décaméron ou Les Contes de Canterburry. En 1977, je suis entré par hasard dans un cinéma qui projetait Salo ou les 120 jours de Sodom. Je n’ai pas compris ce qui m’arrivait. Ce que je voyais me rendait malade, mais j’ai continué à regarder jusqu’au bout. Je n’ai fermé les yeux que pendant la scène finale. J’étais en colère et ne savais pas comment gérer cette matière. En 2004, j’ai finalement acheté le DVD et ai commencé à travailler à Intra Muros. Pendant toutes ces années, ce film a sommeillé en moi.