Reservoir: Guy Cassiers (FR)
Dans cette rubrique, nous plongeons dans le « réservoir » d’un artiste : sa bibliothèque, sa discothèque, sa vidéothèque, ses archives, les expériences dont il ou elle s’inspire au moment de la création. À l’occasion des trente ans du Kaaitheater, nous donnons cette saison la parole à des artistes qui ont une longue carrière derrière eux et dont nous avons régulièrement présenté les spectacles.
En 1993, Guy Cassiers crée aux Kaaitheaterstudio’s Het liegen in ontbinding (Le mensonge en décomposition) ; en décembre 2007, il présente dans la grande salle du Kaaitheater Wolfskers, une production de la Toneelhuis, la maison dont il est le directeur artistique.
Aussi importants que puissent être les arts plastiques et la musique, c’est le langage qui m’est le plus cher : c’est ce qui fait de l’être humain, un humain. J’ai atterri au théâtre parce que j’ai du mal à formuler ce qui me préoccupe. Au théâtre, je peux manier la parole d’autrui, puiser de l’énergie dans le langage, tenter de le comprendre du mieux que je le peux à partir d’autres disciplines, et l’analyser avec d’autres personnes autour de moi. Je découvre comment je vois le monde à travers les yeux d’autrui : j’éprouve encore une certaine gêne à exprimer verbalement comment moi, je vois le monde. Apprendre à parler, trouver mon propre langage. Voilà pourquoi Gaspard de Peter Handke est une œuvre tellement précieuse pour moi. J’ai même interprété ce texte. Au début de ma carrière, je me suis beaucoup intéressé à la littérature allemande. Je pouvais m’identifier à ces pièces parlées de Handke, ou à un Bildungsroman (roman de formation) comme Die Aufzeichnungen des Malte Laurids Brigge (Les carnets de Malte Laurids Brigge) de Rilke. Ou à l’œuvre de Thomas Mann, dont j’ai mis en scène la nouvelle, Tristan. Je me sentais également attiré par l’époque, cette fin de siècle qui précède la Première Guerre mondiale. La mise en scène d’À la recherche du temps perdu m’a ramené, par la voie d’un détour, à cette époque, mais cette fois au cœur de la littérature française. Cette période me paraît un moment charnière de la culture occidentale : la catastrophe était imminente. Les écrivains en étaient conscients : à présent, tout s’arrête, il faut tout repenser. Ils glorifiaient le passé tout en sachant parfaitement qu’un ressourcement profond était nécessaire.
Parfois, je trouve un point d’appui dans des citations de philosophes comme Wittgenstein ou Sloterdijk. Les scientifiques ont (eu) un grand impact sur mon travail, des personnes qui tentent d’élargir la science, et partent en quête, avec une créativité surprenante, de ce qui n’est pas encore, des tenants et des aboutissants du fonctionnement humain. Des neurologues, comme le Russe Alexandre Luria, ou Oliver Sacks, qui tentent de recréer le potentiel d’un individu, sans pression, mais avec un immense respect et une grande créativité. L’ouvrage The Art of Memory (L’Art de la mémoire) de l’historienne britannique Frances Yates m’a permis d’avoir une meilleure notion de l’histoire de la mémoire, de l’évolution de notre cerveau, de la relation entre le langage et les écrits, entre l’art et la science. Avant l’invention de l’imprimerie, l’homme était obligé d’entraîner son cerveau pour rassembler de l’information et la mémoriser. L’art a joué un rôle essentiel dans cet exercice. Au temps des Grecs, l’on étudiait en se promenant à travers la cité et en mémorisant de la sorte de nombres d’histoires. Quelle image formidable ! Des personnes se promenant à travers la cité, dans le silence de la nuit, et qui retiennent des histoires par le biais de l’architecture et des édifices qu’ils y voient. De nos jours, nous ne stimulons plus ce genre de capacités de mémorisation, parce que nous n’avons plus besoin d’emmagasiner ces connaissances. Aujourd’hui, elles sont stockées dans nos ordinateurs.
L’œuvre du cinéaste russe Andreï Tarkovski est très importante pour moi, tant ses films que Le Temps scellé, un essai philosophique sur sa façon de créer et sur l’importance de l’art et de l’artiste dans la société. L’aspect religieux m’intéresse moins, mais sa pensée sur l’art et le temps – le temps sous toutes ses physionomies – est d’une valeur inestimable pour moi. Son film Stalker, que j’ai vu à l’époque où j’étais étudiant, m’a complètement bouleversé, tant par son contenu que par sa forme. Il s’agit d’un savant, d’un écrivain et de leur guide – le stalker – qui se rendent dans une zone indéfinie. Ils essaient tous les trois d’améliorer le monde, mais décident finalement qu’ils ne sont pas en mesure de le faire. De cette conclusion fataliste, Tarkovski conçoit, grâce à l’éloquence immensément poétique du film, la réponse opposée, entre autres à travers l’image finale : un enfant sans bras ni jambe fait vibrer un verre sur la table et le fait ensuite tomber par terre, rien qu’en le fixant. Dans ce film, Tarkovski joue beaucoup avec le temps. Il le déforme au point que la notion du temps cesse d’exister. On rencontre le même phénomène chez Proust. On y découvre comment le passé que l’on porte en soi peut générer des perspectives d’avenir. Tant Proust que Tarkovski tentent d’aiguiser au maximum les potentialités des sens, pas uniquement les leurs, aussi celles des lecteurs et des spectateurs. L’acuité de Proust, son sens du détail m’aident à mieux regarder et mieux écouter, et permet à la fois de prendre conscience qu’il n’y a pas de réalité, que tout repose sur l’imagination, qu’à chaque instant, nous opérons des choix dans ce que nous percevons par le biais de nos sens, et qu’ainsi, nous dirigeons entièrement l’image de « la » réalité.
Bergman est un autre grand maître du cinéma, dont l’œuvre compte beaucoup pour moi depuis le temps où j’étais étudiant. Il « maîtrise le langage ». Dans bon nombre de ses films, on parle peu – Persona, par exemple, traite du silence. Plus tard, il a fait des films dans lesquels on ne voit quasi que des têtes qui parlent, et pour le reste très peu d’images. Il a traversé tant de phases : une œuvre d’une richesse inconcevable.
Beckett, je préfère le lire plutôt que de le mettre en scène. Dans Het liegen in ontbinding, j’ai intégré un texte à lui, Cascando, parce qu’il cadrait dans l’ensemble du spectacle. Beckett recherche à tel point l’essentiel, l’épuré, que tout ce que l’on peut vouloir y ajouter me mène toujours à une déception. L’écriture théâtrale, la manière dont on raconte une histoire sur les planches a énormément évolué ces vingt ou trente dernières années. Nous nous sommes défaits de l’idée que nous ne pouvons porter à la scène que des dialogues, et libérés du traumatisme que le théâtre serait le parent pauvre du cinéma. Pour moi, le terme de « répertoire » est bien plus large que la littérature théâtrale. En principe, tout est permis, tout est possible.
Le cinéma, la radio, la télévision ont un grand impact sur mon œuvre. Autrefois, j’ai aussi lu beaucoup de bandes dessinées. Enfant – après les contes de fées – j’ai commencé à lire Agatha Christie. Les romans à suspense m’apportent une sorte de sécurité. Chaque livre est construit selon le même schéma, l’univers tient la route : il y a un problème et il est résolu. Aujourd’hui, pour me détendre, je résous des énigmes en remplissant des grilles de Sudoku. Tous ces chiffres qui s’alignent parfaitement dans des grilles : c’est aussi un univers qui tient la route. C’est agréable, parce que quand je travaille, je ne me penche que sur ce qui ne « tient pas la route ».
La culture japonaise m’a toujours fasciné. Je n’y suis jamais allé, mais j’ai lu beaucoup de littérature japonaise. Entre le Japon et l’Occident, règne une relation problématique réciproque, un rapport d’attraction-répulsion permanent. Je l’ai abordé par le biais de Marguerite Duras (Hiroshima mon amour), l’œuvre de Tanizaki et de Kawabata, et le personnage de Hirohito dans Wolfskers. Ce qui m’attire dans cette culture est le paradoxe entre leur façon à la fois si prudente, et par ailleurs si explicite de s’exprimer. Souvent, ils vont bien plus loin que nous dans ce qu’ils osent dire ou montrer. Cela m’échappe totalement et pour cela, me fascine.
Il y a deux musiciens auxquels je reviens toujours. Bach : tant ces études que ces œuvres volumineuses, parce que c’est une musique tellement limpide. Il couvre toute la palette. L’autre est Miles Davis. Il a connu toutes les phases de l’histoire du jazz. Il a intégré toutes les influences qui l’ont touché, tout en donnant une teinte tout à fait personnelle à sa musique. Le trajet d’une personne qui parvient à tout absorber est beau à suivre. Face à cela, il y a Bach, conséquent du début à la fin.
Il y a un édifice qui m’a profondément marqué ces dernières années. À Berlin, j’ai vu le Musée Juif de Daniel Libeskind lorsqu’il était encore vide : c’était une expérience indescriptible. Ce bâtiment vide, ces pierres, ces lignes, et savoir comment Libeskind en est arrivé à ces lignes : pour moi, cela racontait toute l’histoire du peuple juif avec beaucoup plus d’émotion que n’importe quel autre matériau n’aurait pu le faire.
Le lieu où je ne cesse de retourner est New York. Une ville qui porte en elle, toutes les qualités et les inconvénients de « la ville », poussés à leur paroxysme. C’est un tel brassage de culture, or personne ne s’approprie la ville, chacun est content de pouvoir contribuer au grand ensemble. Pour moi, c’est une ville qui ouvre les horizons. Chaque visite est un voyage d’exploration, un peu comme ces livres que l’on peut lire et relire. Les Villes invisibles d’Italo Calvino, par exemple. On comprend d’emblée à quel point la notion de voyage est relative, parce qu’une même ville, peut être vue de manières très différentes pour et par chacun qui y habite.