Reservoir: Stef Lernous (FR)

Kaaitheater bulletin Mar 2007French

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Dans la rubrique Réservoir, nous donnons la parole à un artiste qui nous parle de son « réservoir » : sa bibliothèque, sa vidéothèque, ses archives, les expériences dont il ou elle s’inspire au moment de la création. Les spectacles de la compagnie malinoise Abattoir Fermé évoque un « univers de l’horreur » assez cohérent. Stef Lernous, metteur en scène et comédien, nous raconte ce qui nourrit cet univers. Après une formation inachevée en graphisme, suivie d’un poste de vendeur de téléphones portables, il atterrit à Kontich où il fréquente d’abord un studio de ballet classique et fait ensuite du théâtre amateur.

Le ballet me plaisait beaucoup, d’autant plus que j’y étais le seul garçon. Cette expérience continue peut-être à m’influencer, et cela se sent au fait que je chorégraphie plus que je ne mets en scène et à l’attention que je porte à l’image, au mouvement et surtout au corps. Mais l’univers dont mes créations actuelles s’inspirent réellement est celui des films fantastiques et des films d’horreur qu’enfant, je regardais le dimanche après-midi : Les aventures de Sinbad, filmées dans cette technique très primitive de l’animation image par image. C’était naïvement mauvais, mais tellement amusant. Pour moi, c'est du plaisir à l'état pur. Mon père adorait aussi ce genre : les mythes grecs revus par Hollywood, Le Choc des Titans, Méduse, l’iconographie cauchemardesque de la mythologie grecque, Cerbère, Pégase, Jason et les Argonautes, l’Odyssée d’Ulysse… Mon père et moi étions fascinés par le caractère à la fois bon enfant et épique de ces productions, tandis que ma mère nous rappelait à l’ordre en s’écriant : « Mais enfin, vous n’y croyez quand même pas, à tout ça ! » Nous n’avions pas encore de lecteur vidéo à la maison, mais on en louait un pour le week-end, accompagné de trois films que, du haut de mes treize ans, j'avais le droit de choisir. Je sélectionnais toujours des mauvais films d’horreur avec des bêtes sauvages qui s’en prennent aux humains, des guêpes qui deviennent dangereuses, des animaux mutants… En cinquième secondaire, je visionnais trois films par jour : c’était la dose nécessaire à ma survie. Puis vient le moment où l’on croit avoir vu tous les films fantastiques, d’horreur et de science-fiction, et c’est ainsi que l’on aboutit dans les salles d’art et d’essai où l’on découvre le cinéma sleezy set de John Waters ou d’Andy Warhol. J’appelle cela de « la laideur pelliculaire », avec des acteurs qui ne savent vraiment pas jouer mais qui vont au bout des obscénités qu’ils interprètent, avec des décors et des couleurs de toute laideur, un univers très particulier, qui s’ancre néanmoins dans l’air du temps. C’est d’ailleurs ce que nous recherchons toujours : comment rendre l’air du temps dans ce que nous faisons ? Le cinéma reste à ce jour une source d’inspiration importante : Salo de Pasolini, les films catastrophe dans le genre d’Independence Day et bien entendu Songs from the Second Floor de Roy Anderson. Mais il y a également le cinéma japonais, comme Kichiku (Le Démon) de Nomura Yoshitaro, dans lequel un père veut pousser son enfant du haut d’une falaise, mais finit par y renoncer. Et l’enfant sait ce qu’il va se passer. L’homme en larmes tombe à genoux et agrippe les pieds de l’enfant âgé de sept ans. Cet adulte agenouillé devant cet enfant… c’est magnifique. Tout le film est superflu au fond, cette scène raconte tout.

M. Coppens, un instituteur de l’école primaire, disposait d’une salle de classe agréable avec des tortues de mer dans un aquarium et des animaux empaillés. Sa bibliothèque de classe contenait un exemplaire de Lucifer. Je connaissais ce nom, c’était le diable dans le cinéma fantastique. J’ai insisté pour pouvoir lire ce texte de Vondel. À onze ans, je n’y comprenais rien jusqu’au moment où je suis tombé sur un vers que j’ai compris : trois phrases sur le diable. C’était sensationnel ! Alors, j’ai harcelé mes parents jusqu’à ce qu’ils acquièrent l’œuvre complète de Shakespeare. J’ai lu Shakespeare et Bordewijk à douze ans. Je n’y comprenais toujours rien, mais j’apprenais par cœur les passages qui me plaisaient, Othello, Macbeth et tout ce sang. Alice au Pays des Merveilles de Lewis Carroll est le premier livre que je me suis acheté avec mon propre argent. Entretemps, j’en possède une centaine d’éditions différentes.

Avec Abattoir Fermé, on a interprété O’Neill : Désir sous les ormes. Ce père, ce fils cadet, la tragédie, l’inceste. Et puis il y a les personnages inspirants tels que Salomé et Loulou. Après avoir vu le film Salome where she danced (1945) de Charles Lamont, j’ai d’emblée voulu en savoir plus sur ce personnage. À des Témoins de Jéhovah qui faisaient du porte-à-porte, j’ai acheté une mauvaise petite bible illustrée de vilains dessins. En continuant à chercher, je suis arrivé chez Oscar Wilde, une écriture fluide, un peu désuète et grandiloquente mais du théâtre à la fois captivant et frivole. Ensuite j’ai vu l’étrange adaptation cinématographique Salome’s last dance de Ken Russell, dont j’adore les films bien kitsch. À travers ce personnage, j’en suis venu à l’art pictural. Car Salomé a été abondamment représentée, tant sous l'apparence d'une petite fille fluette que sous celle d'une virago obèse.

Un quartier de viande

Dans l’art pictural, Jérôme Bosch est une source d’inspiration évidente. Mais aussi, et surtout, Francis Bacon. Non seulement pour ses œuvres, mais pour celui qu’il est et pour sa manière de procéder : il prend une photo, la déchire et la recompose, ou encore, il saisit le couvercle d’un pot de peinture à l’aide duquel il trace un cercle sur la toile. Pour la façon dont il lui faut s’entourer d’objets pour pouvoir peindre. Et pour ce lien qu’il entretient avec la méditation et qu’il parvient à « ouvrir », à l’instar de David Lynch ou William Burroughs. Autrefois j’avais un dégoût de l’ésotérisme et de tout ce qui y ressemble. Mais aujourd’hui, j’ai l’impression que c’est un moyen de reprendre son souffle dans ce monde agité. Bacon pouvait jeter, non sans théâtralité, un quartier de viande sur un plateau, comme pour une sorte de dissection, et se mettre à le peindre. Il avait son univers propre, mais il avait du recul aussi. Je raffole également des toiles des Préraphaélites, entre autres pour les récits de la mythologie romaine dont ils s’inspirent, comme Héliogabale par exemple.

Et puis, il y a les femmes bien sûr. Je suis un grand admirateur des femmes. Mieke Maaike de Louis Paul Boon par exemple, l’un des seuls livres qui me fasse presque rougir. Ou Lolita de Nabokov, drôle, choquant et bien écrit. C’est extraordinaire ce que l’on peut faire des mots, avec la littérature. Avec de vieilles légendes comme celle du Golem de Prague. J’avais quatorze ans lorsque j’ai lu Malpertuis de Jean Ray. J’ai été complètement happé par cette fiction de quelqu’un qui confesse quelque chose. Puis il y a eu L'or des Dieux. Les extra-terrestres parmi nous de Von Däniken, qui m’a poussé à porter un autre regard. Je me suis dit : « Mais bon sang, les pyramides n’ont pas pu être construites de main d’homme, ils ont bien dû être aidés par des extraterrestres. » L’horreur que je recherche n’est pas celle de la science-fiction véritable, celle des robots, il est toujours question d’êtres humains, de ce quartier de viande que l’on jette sur une assiette. Apocalypse now, voilà l’horreur à l’état pur.

En ce qui concerne l’usage du son, je puise souvent mon matériau dans les films d’horreur – mais échantillonnés bien entendu – ainsi que dans les documentaires. Ce ne sont peut-être que ces portraits, ces personnages comme Salomé, Loulou, Frankenstein ou King Kong qui nous attirent. Au fond, ce qui nous lie, au sein d’Abattoir Fermé, c’est l’enchantement. Joost, Nick, Tine, Chiel et moi-même… nous sommes si naïfs, nous aimons tellement être émerveillés. Et nous croyons pouvoir émerveiller d’autres gens avec ce genre d’histoires et de portraits.